« La disparition, où es-tu Fanny L. » -roman en ligne, chapitres 5 et 6

5

Partout ailleurs, les gens se seraient inquiétés de voir cette grande fille maigre et livide, traînant son chagrin comme un boulet qui ralentissait son pas dans la poussière brûlante des trottoirs. Ici, à Paris, on ne voyait même pas les larmes qui n’arrivaient pas à sécher sur son visage émacié.

C’est la musique de l’autoradio qui avait dû attirer le regard humide et fiévreux de Leila. Les voix de Johnny Cash et de June Carter sortaient tour à tour d’une voiture noire aux vitres descendues, se fondant dans le ronronnement du moteur, la moiteur de l’air et l’ombre vert bouteille d’un grand marronnier. Il n’était pas encore dix-neuf heures, et les branches feuillues de l’arbre jouaient avec la lumière dorée de cette fin d’après midi d’été, la cassant, puis jetant les morceaux sur le toit de la voiture à la carrosserie flambant neuve. Stoïque sous son chapeau de cow-boy, l’homme qui était à l’intérieur à la place du chauffeur, fixait la rue droit devant, une cigarette roulée aux lèvres, et le bras gauche nonchalamment posée sur la portière entrouverte… Leila s’était figée. Cette chanson,Cause I love you, que Fanny écoutait en boucle la veille encore de sa disparition, lui chavirait le cœur.

Gladys qui était arrivée à l’entrée du porche avant de s’apercevoir que Leila ne suivait plus, se retourna et la vit à la hauteur de la boulangerie. C’était l’heure où les gens qui rentrent de leur travail, font la queue jusqu’au trottoir, pour acheter leur pain. Se tortillant derrière un géant à queue de cheval, elle sortait juste la tête de cette file en sueur. Revenue sur ses pas, Gladys recula, surprise et troublée par  ce qu’elle croyait lire dans le regard de Leila qui  lui désignait d’un mouvement de menton, la voiture noire en stationnement.

-Oui, et alors ? Qu’est-ce qui t’intrigue le plus, c’est la bagnole ou le cow-boy dedans ?

– Chuuut ! Il faudrait que je le voie de face pour être sûre.

-Attends, Leila, tu penses à qui, là ? Ne me dis pas que…

Leila hocha la tête. Eh si.

-M’enfin c’est du délire ! Moi, ce que je vois, c’est un cow-boy, pas un magicien. A la limite, tu pourrais te demander ce qu’il a foutu John Wayne pour s’être perdu jusqu’ici, surtout que ça fait un bail qu’il est mort, paix à son âme !

En tout autre circonstance, elles auraient sûrement pouffé de rire, car enfin il faut l’avouer, ce n’est pas tous les jours qu’on voit un cow-boy à Paris. « Waw, oui quand même ! Dans le genre plus ringard que ça, tu meurs »…

-Merde, Gladys ! Ne parle pas si fort, il va nous entendre ! Tiens avance, puisqu’on est là, j’vais prendre une ficelle, fit Leila  en poussant Gladys à l’intérieur de la boulangerie.

Deux ou trois minutes après, son pressentiment réprimé, Leila ressortait avec une baguette sous le bras, il n’y avait plus de ficelle. « T’as raison, j’dois m’tromper. La voiture est immatriculée 75 ».

Le vieil ascenseur suspendu dans sa cage ne leur ayant jamais inspiré confiance, elles montèrent comme d’habitude les trois étages à pied. Et là, sur le palier, elles n’en crurent pas leurs yeux ! Pour une surprise, c’en était une !  Et à dire vrai, la première bonne surprise en dix jours.  Toute vibrante d’impatience et tout en exubérance dans une  tunique vaporeuse aux couleurs acidulées qui allaient trop bien avec son teint de pêche, son sourire  au gloss abricot et la blondeur de ses mèches qui n’était pas sans rappeler le blé mur aux moissons, madame machin les attendait devant la porte de l’appartement. Elle irradiait. « Ah, vous voilà ! ».

-Bah…Fanny n’est pas avec vous ?!

Une constatation sans doute, plus qu’une question, car l’espace d’un instant son visage lisse et reposé s’était légèrement voilé, un peu comme quand un nuage passe dans le ciel de juillet, mais ça ne dure pas longtemps, le soleil réapparaît aussitôt.

-Je pensais qu’elle m’appellerait, une fois là-bas. Elle m’avait promis de passer boire un café, et voir l’état d’avancement des travaux dans la maison, par la même occasion. Euh, je peux entrer ?

-Je vous en prie, répondit Leila, alors qu’elle reculait pour laisser passer la voisine. Ne faites pas attention au désordre.

Depuis quelques jours, Leila ne se donnait même plus la peine d’ouvrir les volets. Une boite de pizza et une canette vide de Coca traînaient sur la table basse. Vestiges d’un repas de la veille que Gladys s’activa à débarrasser, pendant que Leila s’était éclipsée dans la cuisine, le temps de préparer trois tasses de Nescafé. Comme le canapé semblait lui tendre les bras, madame machin sut tout de suite où poser ses fesses.  C’est l’espoir –l’espoir moulé dans un Slim, qui venait de s’installer dans la quiétude poisseuse du salon, tout l’espoir que Leila et Gladys avaient mis en la voisine du deuxième. Et j’aime autant vous dire qu’à ce moment-là, précisément, et même après avoir entamé le deuxième pot de Nescafé, le cow-boy dans la voiture noire leur était complètement sorti de la tête.

Eh bien, pourtant, quand la nuit recouvrit tout, il était encore là, dans sa voiture qu’il avait déplacée et garée juste en dessous de la fenêtre du salon de l’appartement de Leila et Fanny. Mais cette fois, il avait arrêté le moteur, comme si il était prêt à y passer la nuit entre les grands immeubles gris, où la lueur blafarde des réverbères argentaient les bordures de trottoir, et où le ciel de minuit se réduisait à un ruban scintillant d’étoiles qui s’étirait jusqu’au bout de la rue.

Le regard grave embrumé –mais c’était peut-être la pollution de la grande ville, la fumée de sa cigarette ou un cil, que sais-je…il guettait les allers et venues des silhouettes féminines qui se profilaient de temps à autres dans le carré de lumière de la fenêtre, à présent, grande ouverte, là-haut, au troisième…

6

Cathy Martin (comme ça qu’elle s’appelait la voisine du deuxième, Martine Cathy Martin ) venait juste de redescendre. Penchée à la fenêtre du salon, les yeux rivés au ciel, sa tasse de Nescafé (la p’tite dernière avant d’aller se coucher) posée sur la table basse, à refroidir… une cigarette (encore) entre les doigts de la main droite, Gladys flottait dans une chemise blanche d’homme bien trop grande pour elle, et qui, dans la clarté lunaire, lui donnait une allure de fantôme.

-Ouf ! Ça fait du bien de se retrouver au calme. Elle m’a saoulée.

Leila la fixait de ses immenses yeux noirs brillants de fièvre.

-Nan, tu crois ? En fait, de tout ce qu’elle nous a dit ce soir, si on devait ne retenir qu’une chose, ce serait  qu’au début novembre, Fanny lui a demandé de rechercher l’adresse d’un certain Sam… Sam comment, déjà ? Bah, on s’en fout ! L’essentiel, c’est que demain elle nous file le nom, l’adresse et vendredi tu viens me chercher au boulot et on file direct à la gare de Lyon. Le soir on s’ra à Clermont.

-Ok, ça marche. M’enfin y’a quand même pas mal de trucs qui me chiffonnent. Pourquoi Fanny était à la recherche de ce mec ? Et ça nous dit pas, non plus comment  et où elle l’a connu… Bon, on est à peu près sûre de ça : c’est avec lui qu’elle a passé son premier week-end à Clermont, nan ?

-Pas sûr ! Martine Martin dit avoir rencontré Fanny toute seule au marché de Noël sur la place à côté de la cathédrale. Donc si elle était seule en décembre, elle pouvait l’être en novembre.  Tu le savais, toi, qu’elle connaissait le fils de la mère Martin, ce Victor ?

-Bien sûr que non ! J’ignorais même que la vieille baraque qu’il retape était en Auvergne du côté de ce lac chais pas quoi. Je te l’aurais dis, sinon. Oh, merde, ça alors ! Glady vient voir. Le cow-boy de tout à l’heure, il est toujours là, juste en dessous de ta fenêtre…

Et, en effet, l’homme au chapeau de cow-boy dormait la tête sur son volant, dans sa voiture aussi noire  que la nuit qui s’étirait dans la rue et la rumeur nocturne orageuse et animale…

-Ah, tu vois, que je ne délirais pas ! Quand je l’ai  vu en passant à côté de la voiture, il écoutait Cause I love you. Johnny Cash et June Carter. Ça m’a tout de suite mis la puce à l’oreille, et j’me suis rappelé que Fanny m’avait dit avoir vu le DVD de Walk the line à Clermont, chez Sam.

-J’vois pas le rapport.

-Si justement parce que ce film retrace la vie de ce chanteur de country music, et Cause I love you  qu’il chante en duo avec sa femme fait partie de leur discographie.

– Ah ouais ?! J’connaissais pas, mais apparemment ça colle, c’est de la musique de cow-boy, ça la country. N’empêche que si c’est bien le fameux Sam, là en bas, ça voudrait dire que Fanny n’est pas avec lui, que vraisemblablement il la cherche aussi.

-Tu crois que j’devrais parler de ça au flic qui m’a reçue l’autre jour, au commissariat ?

-Chais pas, Leila.  Encore faudrait-il que tu sois sûre de ce que tu avances.

Blotties l’une contre l’autre sur le canapé, elles avaient continué encore un moment leur conversation devant le poste de télévision allumé, son coupé, et des images brouillées défilaient sous leurs yeux à un rythme soporifique. Puis le sommeil les avait saisies à l’improviste, sans qu’on sache laquelle des deux  s’y était laissée glisser la première.  Elles dormaient maintenant profondément, emportées chacune par un rêve différent. Gladys empêtrée dans les brumes  de cette ville enserrée de montagnes, où elle cherchait Fanny… Et Leila dans leur rue qui n’était plus qu’un interminable tunnel, gang de solitude et de silence, et alors qu’elle voyait Fanny tout au bout dans la lumière, elle courait, courait, sans jamais pouvoir l’atteindre…

Il était six heures du matin. Le réveil sonnait. Réveillée en sursaut, Leila s’était levée d’un bond, pour aller arrêter la sonnerie et, instinctivement, elle s’était dirigée vers la fenêtre.La voiture noire était toujours là, mais l’homme n’était plus dedans.

A suivre

(Tous droits réservés)

WHAT ELSE?

chapitres 7 et 8

Seulement si vous le demandez !

3 réflexions au sujet de « « La disparition, où es-tu Fanny L. » -roman en ligne, chapitres 5 et 6 »

  1. Ping : « La disparition, où es-tu Fanny L.  -roman en ligne, chapitres 3 et 4 | «SOlénisez-vous

  2. Je viens de lire la chp 5 ! C’est du délire ! et l’intuition féminine ……..!!!!Je sens que Leila avait raison , la chanson et mnt ça ! ouffffffffffffffffff j’arrive au 6 !
    ohlalala ! et mnt , il n’est plus là ………….et si en effet il la cherchait lui aussi ; c’est pas une mauvaise hypothèse , mais ça nous embrouille encore plus sur  » Où est donc passé Fanny ? »
    j’adore , je vais direct au 7 & 8 , à tout de suite !

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